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La Maltraitance en famille

Hélène ALBERT
Secrétaire Générale de l'UNIORPA - REIMS
Intervention du vendredi 4 octobre 2002
12èmes rencontres gérontologiques de l'AMDOR 2000 - Martinique


Évoquer la violence envers les personnes âgée soulève des réactions les plus diverses évoluant de la négation de telles pratiques à une qualification d'inadmissible de ces comportements.

 

Évoquer la violence en famille est plus difficile car on ne peut admettre que la famille ne soit pas ce lieu d'amour, d'affection que chacun se plaît à imaginer. Le terme "d'ambiance familiale" affichée par certains établissements fait appel à cette image rassurante, à ce lieu idyllique des relations affectives structurantes et respectueuses.

 

On occulte généralement qu'il ne suffit pas que "ça" se passe en famille, pour que "ça" se passe bien, que la famille est aussi le lieu des violences conjugales, de la maltraitance à l'égard des enfants ou des vieillards, que c'est en famille que se font les histoires de familles dont le poids se transmettra quelquefois de génération en génération. ..

 

Cette volonté du maintien d'une image d'Epinal de la famille perdure. Pourtant, déjà les anciens reconnaissaient la nécessité d'un commandement qui donne aux aînés le droit d'être respectés "Honore ton père et ta mère", et histoire et littérature démontrent que le milieu familial est le plus violent. Ainsi, entre 1825 et 1886, dans le département de la Seine, sur 895 morts violentes ont été enregistrés 195 homicides (22 % ) auxquels si on ajoute les infanticides (288) et les empoisonnements sachant que l'on n'empoisonne pas un inconnu, on constate que 72 % des crimes sont commis dans la famille ou parmi les proches.

 

Ces pourcentages son confirmés par les études récentes et si l'on observe un net recul des empoisonnements et des infanticides, la proportion des crimes commis dans la famille ou parmi les proches oscille entre 60 et 85 % selon les pays considérés (USA, Suisse, France, Portugal, Angleterre).(l)

 

Ces chiffres démontrent que d'hier à aujourd'hui, la famille n'est pas la grande protectrice que l'on imagine et qu'il ne faudrait donc pas traduire hâtivement de la volonté d'ALMA et de ses partenaires de lutter aujourd'hui contre la maltraitance, est un phénomène récent et que "Dans le temps, ça n'existait pas" car "Dans le temps, on respectait les vieux !".
Raisonnement hâtif tout comme celui concernant le mythe de la famille qui a pour danger essentiel à mes yeux de culpabiliser les générations actuelles en les rendant responsables d'attitude qu'elles généreraient par leur mode de vie alors que ces comportements existent depuis la nuit des temps. Si à aucun moment on ne peut excuser la maltraitance hier comme aujourd'hui, on doit tenter de comprendre le processus afin d'imaginer des moyens si ce n'est pour éradiquer, soyons réalistes, de la limiter et de la prévenir. Attitude difficile tant il est difficile de connaître et d'évaluer ce problème certainement lié aux tabous, à la honte, à la culpabilité et au refoulement des pensées.

 

La violence contre les vieux est masquée parce que les professionnels comme la population ne sont pas disposés à en accepter la réalité. La famille selon la définition du Conseil de l'Europe comprend "Toute personne liée à la personne âgée par le sang, le mariage ou la cohabitation, qu'elle vive ou non avec celle-ci. " Il peut s'agir d'un conjoint, d'enfants, de petits-enfants, de parents, de frères et sœurs, de nièces ou neveux ou de membres de la belle-famille.

Elle est composée de plusieurs générations. La famille fonctionne selon ses propres codes qui peuvent se transmettre de génération en génération.
De nombreuses études démontrent que des adultes maltraitants ont souvent été eux-mêmes des enfants maltraités. Certains enfants devenus adultes deviendront maltraitants de leurs parents devenus à leur tour les plus faibles physiquement et intellectuellement.

 

Lorsque nous sommes en situation d'écoute que ce soit à ALMA ou dans d'autres groupes de professionnels, il est toujours important de se rappeler ce cycle intergénérationnel de violence pour mieux comprendre les attitudes et situations du moment. Les personnes âgées et leur famille arrivent avec une histoire, une histoire de vie, et c'est bien sur la résultante de cette histoire qu'on nous demande d'intervenir. Si nous n'avons pas toujours présente à l'esprit cette notion, nous ne pouvons comprendre et par là-même participer à l'élaboration de solutions adaptées. Nous ne connaissons pas toujours et même rarement cette histoire de vie, malheureusement quelquefois pour la compréhension de certaines situations, mais nous de devons pas cesser de penser que cette histoire est là et qu'elle est peut-être l'explication des refus ou des acceptations des solutions proposées et dans certains cas des attitudes maltraitantes. De plus, il est quelquefois difficile de déterminer qui est l'agresseur, qui est l'agressé et comme nous l'avons dit précédemment, l'agressé d'aujourd'hui a peut-être été sous une forme ou une autre, l'agresseur d'hier .

 

La personne âgée peut avoir été agresseur en tant que parent, elle peut être devenue le vieillard insupportable qui induit chez l'entourage des comportements maltraitants, elle est peut-être devenue l'enjeu de mode de relation ancienne dans la fratrie, sœur ou frère préféré qui a bénéficié d'avantages réels ou imaginés dans un domaine ou l'autre: affectif, aides en nature telles que gardes des enfants ou argent.

 

Quel que soit le domaine, la manière dont les choix des parents ont été affirmés, il reste des séquelles dont l'on retrouve fréquemment les traces dans les discussions même si la forme se veut optimiste: "Je sais qu'elle aidait plus mon frère, mais je la comprends et je ne lui en veux pas."

 

Cette préférence marquée est un souvenir peu ou pas agréable. Mais ces souvenirs deviennent très désagréables et laissent des rancœurs importantes et, peut-être encore plus, lorsqu'il s'agit d'argent. La spoliation quelle qu'ait été la forme et le moment, est très rarement pardonnée et oubliée. Elle resurgit dans les moments de conflits.
Ces maltraitances financières représentent d'ailleurs 27 % des appels à ALMA et nombre de maltraitances, notamment les violences psychologiques (23 % ) recouvrent une maltraitance financière. Les règlements de compte sont pour une grande partie à appréhender, dans le sens affectif du terme, mais le rôle de l'aspect financier n'est jamais négligeable même s'il paraît secondaire.

 

L'argent plus que tout est capable de transformer de simples velléités de nuire en maltraitance, dans la, mesure où il introduit directement ou indirectement une dimension de réalité qui ajoute des éléments concrets aux règlements de compte affectifs.(2)

 

L'argent manque ou ne manque pas mais le "magot", et ce quelle que soit son importance fait rêver les descendants qui imaginent ce qui pourrait être leur part et peut être déjà la manière dont ils l'utiliseraient. Mais si l'attente se prolonge et si en plus, la personne âgée devient dépensière, l'atmosphère se dégrade.

 

Je précise que la notion de "dépensière" est tout à fait personnelle et ce à tous les âges, mais lors du long accompagnement que représentent quelquefois les fins de vie, cette différence de perception de la dépense s'aggrave et évolue. Ces mêmes dépenses que l'on trouvait normales, "Il faut qu'elle en profite", "C'est son argent ", "On peut faire ça pour elle avec tout ce qu'elle a fait pour nous ", deviennent au fil du temps des dépenses excessives.
A ce moment le vieux ne donne plus mais il dépense et si l'on peut imaginer dans certains cas que pointe l'espoir d'une disparition qui diminuera les charges, le passage à l'acte peut difficilement être envisagé mais les restrictions sous toutes leurs formes peuvent être effectuées et nous avOns franchi un grand pas dans l'escalade vers la maltraitance.
Diminution de la quantité et de la qualité des repas, diminution des lessives, diminution des achats de couches diminution des aides extérieures, placement. et nous glissons des négligences passives aux négligences actives pour voir apparaître toutes les formes de maltraitances.

 

Mais si l'argent sous-tend nombre de comportements, nous ne devons pas oublier les autres sources de maltraitances.
L'une des plus importantes à mon avis est la lassitude. Déjà évoquée dans le domaine financier, il n'existe pas moins d'autres aspects que l'on ne peut occulter.
Accompagner une personne qui a des difficultés à se mouvoir, c'est une fatigue plus lourde de jour en jour, accompagner une personne incontinente c'est une fatigue et des odeurs à vivre au quotidien et avec un entourage qui le supporte plus ou moins bien, souvent plutôt mal que bien, accompagner une personne démente c'est supporter ses déambulations, ses cris, son apathie et peut-être en plus son incontinence et ses difficultés motrices.

 

Lorsque les aides extérieures interviennent, on peut imaginer un soulagement partiel quelquefois total de ces fatigues mais on n'éliminera pas les astreintes liées à l'accompagnement affectif et moral que l'on assure souvent avec affection mais quelquefois par devoiravec dans tous les cas des sentiments de culpabilité à gérer sur la qualité et la quantité de l'attention et le soutien que l'on apporte au parent, au conjoint, à la belle-mère...

 

Difficulté à le vivre de par les contraintes matérielles, physiques, de temps. ..imposées, difficulté à le dire dans une société où il est normal surtout pour les femmes d'assurer ces charges auxquelles s'ajoute dans tous les cas, la difficulté de vivre l'approche de LA VIEILLESSE pour le proche et la projection qu'il vous renvoie de votre future vieillesse.

 

Autant de paramètres qui vont engendrer des rapports différents, reflets des rapports antérieurs, règlement de compte ou tout simplement lassitude, autant de risque de s'orienter une fois encore vers les négligences passives ou actives, premiers pas vers la maltraitance.
A ces paramètres individuels, comme pour l'argent, s'ajoutent les relations de la fratrie. L'un des enfants devient l'aidant principal, volontairement ou non, les autres membres de cette fratrie acceptent plus ou moins, donnent leur avis, ne se sentent pas écoutés, pensent qu'eux savent et que l'aidant devrait ou ne devrait pas faire...ce qui a le plus souvent pour effet de développer une certaine agressivité entre frères et sœurs tout en renforçant l'isolement de l'aidant et ses propres difficultés physiques ou morales à supporter la situation. Ces attitudes liées à l'incompréhension, à la culpabilité, à l'histoire... génèrent une agressivité sous une forme ou sous une autre dont la personne âgée deviendra victime soit en rétorsion "Je m'occupe de toi et je n'en ai aucune reconnaissance" soit sous une forme de maltraitance psychologique quand la personne âgée devient l'enjeu des relations.

 

Elle vit l'accentuation des différends dans la fratrie qui renforce ce sentiment d'être une charge, qui la culpabilise, aggravant le sentiment de "durer" trop longtemps.
Mais ce tableau de quelques-uns des mécanismes qui induisent les situations de maltraitances familiales serait incomplet si l'on oubliait la personne âgée qui, dans bien des cas, a participé ou participe à l'installation de telle situation: les enfants qu'elle a privilégié affectivement, financièrement, ou par des aides diverses, la personne âgée qui telle Tatie Danielle a des capacités de nuire, de maltraiter parfois redoutables: agression physique, chantage affectif, harcèlement téléphonique ou épistolaire, menaces ou mesures financières.

 

Les personnes âgées observent, ont du temps, savent déceler les failles dans leur entourage, les faiblesses dans le caractère des proches et sèment une zizanie qui a le seul mérite de lui faire sentir qu'elle vit toujours mais au prix de combien de conflits et de souffrances. Elles savent exploiter les règlements de compte entre frère et sœur, voire dans l'ensemble du milieu familial et il est vrai qu'à certains moments, il devient extrêmement difficile de déterminer avec certitude, qui est le maltraitant, qui est le maltraité.
Le vieux sage est certes une belle image mais les services savent bien que la réalité peut être très différente. Certes, il existe des personnes âgées maltraitées, et nous nous devons d'agir, car si la maltraitance s'explique, elle ne s'excuse pas, il existe à l'inverse des aidants extraordinaires qui au nom de l'affection et/ou du devoir supportent les exigences de leurs parents âgés ou de leurs conjoints avec une patience qui frise la sainteté et je me demande quelquefois pourquoi les vieux ne sont pas plus nombreux à être maltraités !

 

Cette remarque est très mauvaise mais je crois qu'il est important de prendre en compte tous les éléments de l'écosystème que représente la famille pour mieux comprendre les raisons de l'installation de la maltraitance et tenter de trouver des solutions qui devront nécessairement convenir aux uns et aux autres si l'on veut éviter le transfert vers une autre forme de maltraitance.
Placer la personne âgée, solution souvent préconisée ne satisfera pas nécessairement la famille qui culpabilisera et certainement pas la personne âgée qui rêvait d'autres solutions...

 

Dans les familles on oscille entre le "Touche pas à mon vieux" ou "Débrouillez- vous avec lui ".

 

Les deux extrêmes étant tout aussi négatifs car dans les deux cas l'avis du vieux ne semble pas entendu. Dans le premier on prend le risque d'avoir un entourage qui ne laissera intervenir aucun tiers, qui saura ce qui est bon pour le vieux et lui imposera contre son gré un type de nourriture: "C'est bon pour la santé", accordera ou supprimera les sorties "Tu risques de tomber, de te faire renverser..." évacuant tout service ou tout autre aidant familial qui "Ne saurait pas s'occuper de lui". Les bons sentiments transformant en souffrance et en privation de liberté, la liberté de la personne âgée. A l'extrême, nous connaissons des familles qui ne veulent participer à aucun moment à l'accompagnement sur le plan affectif ou financier et l'on imagine aisément ce que vivra la personne âgée notamment s'il y a nécessité de recours à l'aide sociale.

 

J'ai souvent l'impression que les factures de la vie se soldent au moment de la vieillesse et l'on peut imaginer que certaines attitudes sont un règlement de compte envers un mari volage, un parent peu ou mal investi dans l'éducation de ses enfants ou du moins décidé comme tel par les enfants ou le parent lui-même...

 

La maltraitance psychologique ou financière qui en résulte est certes la conclusion d'une histoire et le spectateur qu'est le professionnel peut trouver cette facture élevée.

 

Mais qu'en savoir dans la mesure où nous connaissons peu l'histoire, que de surcroît chaque situation étant vécue ou revécue dans l'affectivité, nous ne pouvons imaginer à aucun moment l'intensité des sentiments qui génère les attitudes maltraitantes sous quelque forme que ce soit.

 

J'insiste sur ces différentes formes car dans les maltraitances reconnues par la grille internationale, n'apparaissent à aucun moment celles de ces malades (ou déments) qui usent et abusent des bénéfices secondaires de leur état pour s'attacher les présences quasi permanentes de l'aidant (fille, conjoint. ..) et bien souvent le but atteint est l'enfermement de l'aidant n'ayant pour tout univers que les soins à apporter à l'aidé qui ne peut rester seul, dont il est le seul à pouvoir s'occuper..., l'environnement de services ou affectif ayant été peu à peu exclu de la situation. Dans de tels cas, si un signalement de maltraitance apparaît, il n'est pas aisé de déterminer qui est le maltraitant et qui est le maltraité.

 

Tout au long de cette intervention, j'ai tenté de démontrer comment cette famille mythique n'exclut pas la violence mais aussi et surtout la difficulté que nous pouvons rencontrer à déterminer le maltraitant et le maltraité dans la mesure où les "histoires de familles" ont un poids non négligeable qui relie le plus souvent la situation actuelle à une situation passée plus ou moins connue. Que dans ces "histoires de maltraitance" nous découvrons que des personnes âgées souffrent de maltraitance variée mais aussi que d'autres font souffrir en maltraitant leur entourage.

 

La violence est en nous, elle ne cesse de dégrader les rapports en particulier lorsque l'autre est affaibli par l'âge, la maladie, la perte d'autonomie. La violence est aussi le reflet de notre épuisement, les pulsions archaïques qui mènent tous nos systèmes relationnels acquis et font de nous des offenseurs potentiellement mortels.(3)

 

Lutter contre la maltraitance en famille comme en institution, c'est tenter de comprendre et de déceler la solution la mieux adaptée pour chacun. C'est en osant parler de la maltraitance, c'est en offrant des lieux de parole, c'est en informant que nous parviendrons à lever le tabou. La famille est au cœur du dispositif car si l'on a légiféré pour que notre société passe d'un état de nature où dominait la loi du Talion à un état de droit, la famille en tant que groupe social a totalement échappé à cette transformation. A de rares exceptions près, aucune loi ne gère ce qui se passe au sein de la famille qui est le lieu le plus violent qui soit, ce qu'on ne sait pas assez ou ne veut pas savoir.(4)

 

Accepter de lever le tabou, multiplier les rencontres telle que cette journée, écouter, en parler sont sûrement des étapes nécessaires à franchir pour ne pas oublier les vieillards maltraités en famille et ailleurs.

 

(1) J.c. CHESNAIS -Histoire de la violence -1981 -Edo R. Laffont
(2) Jean MAISONDIEU in Vieillards martyrs, vieillards tirelires -La maltraitance des personnes âgées -Christian de Saussure -Ed. Médecine et hygiène -Avril 99
(3) Christian de Saussure: Vieillards martyrs, vieillards tirelire
(4) Christian de Saussure: La maltraitance des personnes âgées -Journée régionale de Gérontologie -15/10/93

 

ALMA REIMS
Février 1995 : Décembre 1999
565 dossiers ouverts
Violences physiques: 28 %
Violences psychologiques et morales: 23 %
Violences matérielles
et violences financières: 27 %
Négligences actives: 9 %
Négligences passives: 7 %

 

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